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1er trimestre 2018

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NOTE DE RECHERCHE

« Qu’auriez-vous fait à ma place ? »

Des journalistes racontent les reportages
qui les ont marqués

Corinne Vanmerris

Les témoignages de journalistes sur leur activité permettent souvent plusieurs lectures. La plus distanciée, dans la tradition de la sociologie critique, ne manque pas de soupeser, à juste titre, la part d’autocélébration que peuvent comporter des tels récits et leur contribution à l’apologie d’une profession à la fois mythifiée et menacée. Mais sous cet angle, l’épais recueil dans lequel l’AFP rassemble 40 moments de la vie de ses agenciers se prête mal à un dévoilement accusateur. En proposant au grand public de les suivre dans les coulisses de leur travail, il ne dissimule pas le moins du monde son désir de faire voir ce métier par les yeux de ceux qui le pratiquent.

Explicite à ce propos, son titre pourrait en outre suggérer une seconde entrée : celle d’un florilège de dilemmes déontologiques confrontant le lecteur aux choix les plus délicats, comme le propose par exemple la banque de « cas éthiques » rassemblés par Barry Bingham1. On y trouve en effet quelques problèmes intéressants : une journaliste, par exemple, peut-elle cotiser au parti politique qu’elle couvre afin de recevoir ses messages ? L’ouvrage, cependant, ne vise pas vraiment à approfondir de telles questions, peut-être parce qu’elles tourmentent moins en France qu’aux États-Unis, où la question posée, « Qu’auriez-vous fait à notre place ? », pourrait ou non amener d’autres réponses.

Pour les spécialistes de l’écriture de presse, le recueil peut aussi se lire comme une expérience fascinante : qu’arrive-t-il donc lorsque des agenciers formés au moule factuel et impersonnel de la pyramide inversée, ainsi que des photographes voués au silence de l’image, se voient offrir la possibilité de raconter le monde à la première personne ? D’enjamber s’ils le veulent – « au-delà des règles de rigueur et d’honnêteté » comme le glisse sans même tressaillir le pdg de l’AFP – tout le fossé qui s’étend entre les deux opposés que forment le journalisme d’agence et la subjectivité débridée du « nouveau journalisme ».

Mais pourquoi, après tout, devrait-on bouder son plaisir ? Pourquoi ne pas le prendre tel qu’il se donne à lire, comme les propos d’hommes et de femmes navigant de leur mieux dans les remous de l’actualité, avec leurs valeurs professionnelles, leur ingéniosité, mais aussi leur humanité ? Car le doigt qui presse le bouton de l’appareil photos pense. Le cerveau qui décrit, factuellement, une scène de guerre s’émeut. Les yeux qui balaient une plage jonchée de cadavres doutent.

Pourtant, au cœur de la tourmente, on leur demande d’abord d’en venir vite au fait, de l’expliquer et de le contextualiser ; pas sûr qu’on attende d’eux un pas de côté et un point de vue. C’est pourtant tout ce qui fait la richesse de ce livre, une sélection issue du blog Making-Of2, créé en avril 2012 pour offrir au public – dont les injonctions contradictoires laissent parfois circonspects les professionnels – un accès aux coulisses de la troisième agence de presse mondiale.

Largement illustrés d’images d’actualité, les quarante témoignages des reporters et correspondants de l’Agence France-Presse sont tour à tour percutants, émouvants, éclairants. On mesure, à leur lecture, toutes les émotions que peuvent masquer les lignes d’une dépêche. Ils et elles ont un point de vue, un passé, des souvenirs, une expertise, une famille…  Et s’ils sont tenus par les grands principes des agences internationales – impartialité, recoupement, distance, etc. – on comprend mieux, ici, que les respecter n’exclut pas d’approcher le sujet avec une focale un rien resserrée ou des angles d’interprétation assumés.

Si, comme l’annonce la préface directoriale, « les deux seules règles » des témoignages présentés étaient d’être intéressant et d’écrire « avec son cœur et ses tripes », alors le contrat est sans aucun doute rempli.

On savourera par exemple le making of du fameux selfie des puissants de ce monde aux funérailles de Mandela, en décembre 2013. La photo de Roberto Schmidt, AFP en Asie du Sud-Est, fera le tour du monde. On y voit Obama, Cameron et la blonde Helle Thorning-Schmidt, première ministre danoise, se photographier en riant, comme un groupe d’adolescents en sortie scolaire. Le visage sombre de Michelle Obama, à côté du trio hilare, a fait lui aussi couler beaucoup d’encre. Roberto Schmidt, par sa démonstration, rappelle que les photos tout en étant justes peuvent mentir : quelques secondes avant ce cliché, la première dame américaine plaisantait avec son mari. Oui, une photo c’est un instant le temps qui s’arrête. Prise isolément, elle peut tour à tour dire toute la vérité d’un moment et aussi s’en éloigner.

Hamina Ben Salah, elle, était directrice du bureau de l’AFP à Tunis. Elle se souvient de la nuit de la chute de Ben Ali en Tunisie, sa joie, la fin d’un dictateur, elle sautant au cou d’un collègue. On est certes loin de la « distance » journalistique, mais l’est-on du combat de la professionnelle qui a dû batailler pour exercer son métier ? De la citoyenne, éprise de démocratie, qu’elle est aussi ? Entre les lignes, sobrement, Hamina Ben Salah rappelle à quel point il est difficile de faire son métier de journaliste dans un régime dictatorial. En Tunisie à l’époque, dans bien des pays du monde.

Un message d’espoir ensuite, qui montre combien la détermination paie, même s’il faut y consacrer sa vie. Les grands-mères de la place de Mai n’ont jamais lâché prise en Argentine, et Liliana Samuel – AFP Buenos Aires – raconte l’histoire isolée d’un bébé volé et « adopté » vers quatre ou cinq mois, quelques heures après que sa mère a été tuée par les militaires. Ce bébé devenu un  homme retrouve sa famille et elle s’en réjouit comme s’il s’agissait de sa propre famille. Au-delà, le discours est plus politique. Il s’agit de conforter le mouvement, de justifier ce travail de fourmi et d’enquête qui permet pas à pas aux familles de se reconstituer, même s’il reste à jamais au puzzle des pièces manquantes. La journaliste qui raconte l’histoire, avant d’intégrer l’AFP, écrivait dans le Journal des grands-mères de la place de mai. Subjectivité, peut-être. Mais qu’est-ce que cela signifie alors qu’il restait encore, en 2014, 400 enfants volés à retrouver ? Indépendance journalistique et combat pour la vérité, pour la démocratie, peuvent-ils faire œuvre commune ?

Puis il y aura les trois lettres d’Anders Breivik, l’extrêmiste de droite qui a tué 77 personnes en juillet 2011 en Norvège, envoyées à Pierre-Henry Deshayes, correspondant au bureau d’Oslo. Et le flot de questions éthiques qui en découle. Faut-il publier – et donc lui offrir cette tribune ? Contribuer à diffuser un discours haineux ? Raviver la douleur des familles ? Pourquoi l’aider à ne pas tomber dans l’oubli ? Le journaliste est parfois un acteur de l’Histoire en marche.

Il y aura aussi l’émotion de Karim Talbi, aujourd’hui au bureau de Moscou de l’Agence, qui se souvient de son stage d’observation à Charlie Hebdo alors qu’étudiant en histoire, il cherchait sa voie. Il l’a trouvée dans la rédaction, pas seulement parce que les journalistes mangeaient du chocolat par plaquettes entières à 11 heures du matin. Il se souvient, il écrit, submergé d’émotion, quelques jours après les attentats qui ont décimé la rédaction en janvier 2015.

Patrick Baz est photojournaliste à Beyrouth. Il s’est réinstallé dans la capitale libanaise, après des années passées à l’étranger. À son retour, il est choqué par les transformations subies par « sa » ville. Il veut en faire la démonstration par l’image. Il s’aide de la collection de cartes postales anciennes de la ville, dont sa mère libanaise lui a jadis fait cadeau, et tente de retrouver les mêmes lieux aujourd’hui. Le résultat est à la fois nostalgique et précieux sur le plan de l’urbanisme. Un point de vue, forcément.

Il y aura les enfants aussi, dont les photos émaillent l’ouvrage, souvent victimes des guerres et des conflits. On verra le bébé souriant de Carolina Bescansa, députée Podemos, sur les bancs du parlement espagnol, pour dire avec le sourire combien, en Europe, il reste difficile pour les femmes de concilier travail et vie de famille. Pierre-Philippe Marcou, photojournaliste à Madrid, propose ce cliché et l’explique.

Surtout, on sera surtout touché par les enfants dans la guerre. Et d’autres, si près de l’Europe, échoués sur une plage de Turquie et photographiés par un homme, Ozan Köse, reporter et père de famille, bouleversé par la scène. Il s’interroge, et au-delà nous pose la question : « Que ferais-je si ce bébé était à moi ? »

Avec Coralie Febvre, ancienne étudiante de l’ESJ Lille et journaliste à Berlin, on s’interrogera sur ce que signifie juger aujourd’hui des nazis octogénaires, à l’occasion du procès de Reinhold Hanning, en 2016, qu’elle a couvert pour l’Agence. Il y a l’émotion, comme celle des étudiants sur les bancs du public, les yeux rougis, assidus alors qu’au fil des jours, les bancs des médias se vident, l’émotion donc et aussi des questions : que cherche-t-on quand les historiens ont déjà tout dit d’Auschwitz ? « À comprendre qu’Auschwitz ne s’est pas déroulé sur Mars », répond à la journaliste un historien spécialiste de la Shoah. Se souvenir, enlever à l’horreur son côté abstrait.

Enfin, on lira le récit détaillé d’une marche presque lunaire dans les rues de New York, le 11 septembre 2001. Celle de Michel Moutot, ancien ESJ Lille lui aussi, alors correspondant aux États-Unis. Pas à pas, on suit le reporter mais aussi l’homme, tout à sa stupéfaction, qui n’a pas eu besoin de relire ses notes 15 ans plus tard pour écrire son témoignage.

Publier ces récits, pour certains très personnels, c’est contribuer à remettre du souffle et un peu de « je » dans le fil de l’info. De la même manière que certains journalistes témoignent sur scène dans les différentes représentations du Live Magazine3 en France et en Belgique, ici on écrit ce qu’on a vu, ce qu’on a compris, et aussi ce qu’on a ressenti. C’est faire œuvre de paix entre les médias et le public, contribuer à recréer le lien et à consolider là où il le faut les fondements de la démocratie. Une « autocélébration », si l’on veut, mais aussi une forme de sincérité.

Le journaliste n’est pas objectif. Pas plus que ne l’est ce livre. Pas plus que ne l’est ici sa recension. Le revendiquer est un apaisement.

AFP (2017). « Qu’auriez-vous fait à ma place ? » Des journalistes racontent les reportages qui les ont marqués. Paris : Éditions Les Arènes

Corinne Vanmerris est directrice des études de l’École supérieure de journalisme de Lille.




Notes

1

http://mediaschool.indiana.edu/research-2/ethics-case-studies.



2

http://making-of.afp.com.



3

Un « journal vivant » au cours duquel des journalistes, des photographes et d’autres auteurs montent sur une scène pour raconter chacun une histoire vraie.




Référence de publication (ISO 690) : VANMERRIS, Corinne. « Qu'auriez-vous fait à ma place ? » Des journalistes racontent les reportages qui les ont marqués [Recension]. Les Cahiers du journalisme - Recherches, 2018, vol. 2, no 1, p. R155-R158.

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